lundi, février 02, 2009

Chercheuse

Chercheuse je suis et chercheuse je resterai toujours. Ce n’est pas une question d’avoir un poste ici ou là, c’est un état d’esprit, une façon de regarder le monde qui ne peut m’être retirée.
On ne peut pas devenir chercheur(euse) par hasard. Il faut tellement d’acharnement, tellement d’années d’études, d’heures de travail, il faut retirer toutes les barrières entre la vie privée et le monde professionnel. On VIT chercheur.

Pour moi, c’est une passion qui s’est révélée dans mon enfance, des heures passées à regarder les animaux et les plantes. Je me souviens d’une bataille entre des fourmis et des termites qui m’a laissée scotchée jusqu’à ce que la nuit tombe et que mes parents me retirent du jardin manu militari, je me souviens de mois passés à apprivoiser des chats sauvages, je me souviens de la main de ma grand mère caressant ses plantes avec passion et de moi buvant ses gestes et ses paroles, je me souviens de mon père fâché car j’avais une fois de trop “gâché” une pellicule à ne photographier QUE la nature, je me souviens des kilomètres dans la brousse, seule ou avec mon cousin, à vivre dans la nature, je me souviens avoir admiré le ballet des crabes, je me souviens avoir essayé de dévier les fourmis de leur trajet pour voir si elles trouvaient leur chemin à l’odorat où à la vue... mes premières expériences sans doutes. Et je me souviens de la boîte du petit chimiste, le plus beau cadeau d’enfant, d’avoir fabriqué des boules puantes et distillé de l’alcool. Puis j’ai essayé de comprendre comment les conversations des grands se déroulaient et d’avoir expérimenté de les modifier ou les influencer en glissant le bon mot au bon moment, parfois juste pour les voir se disputer entre eux. Je les regardais se fâcher, fascinée et c’est sans doutes là que j’ai décidé que j’étudierai la manière dont les gens pensent, ce “qu’ils ont dans le cerveau”.
Il a fallu travailler très dur, rencontrer les bonnes personnes, travailler encore. Et je me souviens de la fierté de mes parents quand j’ai soutenu ma thèse.

J’ai travaillé dans plein de laboratoires, j’ai vu plein de bonnes choses et des mauvaises aussi. Des gens passionnés et bosseurs et des gens abusant de leur pouvoir sur les étudiants aussi. J’ai débuté avec une prof. qui m’a prise par la main pour tout m’apprendre, patiemment et surtout m’apprendre comment poser ma pensée pour en faire une question scientifique. Je lui dois tout. Petit à petit le visage de la recherche s’est modifié. Les professeurs sont devenus les gestionnaires de troupeaux d’étudiants, sans aucune considération pour leur avenir, gérant leur stock de matière première humaine pour en tirer le maximum avant de s’en débarrasser. Les labos sont composés de très peu de titulaires et une majorité de “non permanents”, façon élégante de désigner ceux qui n’ont pas de poste et vont devoir se battre entre eux pour arriver à un avoir un, vont devoir passer plusieurs années à louvoyer et remplir des dossiers pour faire émerger leur CV. A un moment personne ne se demande ce que ça fait, de jeter les gens les uns contre les autres, de favoriser l’individualité pour des recherches qui se font avant tout en équipe et où c’est un groupe qui devrait avancer ? Mort aux plus faibles, à ceux qui ne rapportent pas où “gênent” la recherche de fric, c’est ainsi que des pans entiers de la recherche ont disparu, faute de financement, je pense à l’éthologie notamment, une catastrophe en France.
J’ai vu aussi des gens indignes profiter de mes travaux pour asseoir leur poste, je me souviens de soit disant chercheurs qui devaient m’aider dans des travaux de neuropsychologie et qui non seulement n’ont rien fait mais en plus m’ont saboté une partie de mon travail. Le psychiatre malhonnête et incompétent a été récompensé par un poste hospitalier faisant valoir mon travail qu’il a présenté comme le sien et moi je n’ai eu qu’à m’expatrier.
J’ai vu aussi la recherche être attaquée, pensez aux créationistes, à tous ceux qui mentent en se faisant passer pour des chercheurs et en attaquant la recherche sur ce qu’elle a de fondamental, le doute. Il est facile de dire qu’un chercheur n’est pas sûr de lui car il tient toujours pour réfutable les arguments qu’il avance. Et dans un monde où les plus arrogants qui tirent les ficelles voudraient faire croire qu’ils maîtrisent tout, accepter que le propre de la recherche est d’avant tout être réfutable c’est difficile à avaler. Le doute, la réfutabilité, qui sont notre force, le fondement même de notre manière de penser sont perçus comme des faiblesses.

Aujourd’hui les chercheurs sont dans la rue. Encore. Pourtant ce n’est pas faute d’avoir tiré la sonnette d’alarme depuis plusieurs années. Les chercheurs ont dit depuis longtemps que leur système devait être réformé, ils se sont pris par la main, ont fait les assises de la recherche, des milliers de chercheurs, par petit comités, ont réfléchi à ce qu’il fallait faire pour sauver et améliorer la recherche Française. Le plan à été finalisé et présenté au gouvernement... Qui l’a jeté à la poubelle !
Aujourd’hui le gouvernement nous propose une réforme qui ne reprend rien des propositions des chercheurs. Dans une logique totalitaire on veut changer l’esprit même de la recherche pour en faire un outil au service non du savoir mais de la production d’argent. La seule question posée sera “combien ça rapporte?”.
Le savoir est méprisé, c’est devenu la quête des faibles et des fainéants, selon ceux qui nous dirigent.
Qu’es ce qui ne va pas dans ce qui est proposé ?
Tout simplement une méconnaissance totale de ce qui fait la recherche. La liberté. Le gouvernement, en prenant le pouvoir sur les moyens de la recherche, entend limiter les moyens aux seules études qu’il estimera intéressantes. Le CNRS, qui pourtant fonctionnait bien, est menacé, il devrait se fondre dans les universités qui sont déjà asphyxiées.
Pourtant, si au 19 ème siècle le gouvernement avait tenu une telle position, pour développer les communications il aurait tout misé sur... les pigeons voyageurs !
La science doit être libre car elle est CREATIVE. On ne peut pas limiter la pensée d’un artiste sans gravement nuire à sa créativité.
C’est assez étrange, d’ailleurs, de voir un gouvernement “libéral” être aussi dirigiste sur la recherche.
Qui plus est, en rendant la recherche publique dépendante des entreprises et de l’état, on ôte tout moyen de rétrocontrôle sur les effets pervers d’une commercialisation rapide des découvertes.
Le système américain tant vanté a des pieds en argile, les gardes fous sur les toxicité et les pollutions ont été étranglés.
Savez vous que les premières découvertes sur le pouvoir addictif de la nicotine dans le tabac ont servi aux industriels à augmenter les doses de nicotine dans les cigarettes ? Et quand c’est devenu illégal ils ont tout simplement sélectionné les plants les plus riches en nicotine...
Quand la science est au service du profit et non de la connaissance !
Allez lire le site de “sauvons la recherche”, c’est édifiant.
http://www.sauvonslarecherche.fr/

Pour ma part avoir eu des enfants d’abord puis un cancer ensuite, a avancé mon âge au delà des limites d’âge (illégales et systématiques) pour avoir un poste.
Mais avoir vécu dans les laboratoires et vu la recherche se dégrader et ne profiter plus qu’aux plus mercantiles ne me donne pas non plus envie de me battre pour cela.
Je rêve d’une recherche libre où je puisse avancer sur mes idées sans contrainte. Continuer à travailler en équipes, si stimulantes, sans avoir une arrière pensée de compétition pour un poste ou sans devoir se dire qu’on tire un maximum de ce DEA, ce thésard ou ce post-doc sans lui offrir aucune possibilité d’avenir.
Pour cela une seule solution, travailler à mon compte. C’est possible car je suis aussi clinicienne. Je peux vendre mon expertise en tant qu’entreprise auprès des laboratoires publics, puisqu’il n’y a plus d’argent pour embaucher du personnel mais pleins de moyens pour collaborer avec le privé... Et ça me permettra aussi d’avoir le droit de donner mon avis.
Mais je n’ai aucune connaissance en économie ni en gestion, alors souhaitez moi bonne chance !
Aidez nous à sauver la recherche !

19 commentaires:

la jardiniere a dit…

TU VAS Y ARRIVER, JE NE CONNAIS PERSONNE AUSSI DETERMINEE, intelligente, posee , constructive que toi , courage
on est la si tu as besoin d'aide !!!

Moukmouk a dit…

Que veux-tu lorsqu'il faut donner des milliers de milliards aux bandits des banques qui nous ont mis dans la merde, on a plus d'argent pour trouver des solutions aux problèmes de l'humanité.

Encore une fois la bataille est politique.

sosso a dit…

A voir ainsi tous les métiers (sauf banquier peut-être ;-) ) se faire anéantir petit à petit, je trouve ça hallucinant et on ne peut plus déprimant!

Et pour être bien sûr qu'il n'y aura plus de chercheurs on enlève les sciences çà l'école primaire!

stef a dit…

Bonne chance ! ;-) Je suis certaine que tu réussiras, tu es une battante.

Mimosa a dit…

Merci pour ce témoignage très intéressant et qui confirme tout à fait ce que raconte une copine chercheuse aussi. C'est vraiment atterrant et je vais aller voir ce site dont tu parles...C'est rassurant de voir que des gens dont tu fais partie ont envie de continuer à se battre. Moi, ça me donne plutôt envie d'aller faire du fromage de chêvre en Ardèche ! Mais c'est vrai que là aussi ça commence à se compliquer !

Sissi a dit…

On comprend pourquoi les chercheurs fuient tous l'Hexagone!

Je n'ai aucun soucis pour toi, tu vas y arriver, t'es une battante douee.

Ma'cha a dit…

alors là j'ai aucun doute, tu vay arriver c'est une évidence, tu as tout ce qu'il faut pour réussir ;-)

Oxygène a dit…

J'aime bien regarder la tête de Valérie Pécresse à la télé. Elle n'a pas l'air à la fête en ce moment ! Bon, ça fait du bien au moral ... Je te souhaite aussi bonne chance et ne doute pas un instant de ta réussite.

Nadu a dit…

Bonne chance effectivement il va t' en falloir mais je crois que tu fais un excellent choix, le meilleur dans ton cas de toutes facons.
Ce qui me sidere le plus dans ce discours, c' est que le president Sarkozy dise que les organismes de recherche sont mauvais l' annee ou des chercheurs francais appartenant auxdits orgaismes sont couronnes du prix Nobel de medecine, la plus haute recompense internationale qui soit dans le domaine. C' est vraiment du grand n' importe quoi alors que justement, malgre les moyens toujours moins grand, le CNRS se maintient en tete des institutions de recherche en Europe, ce qui est quelque chose quand meme.

Pour ma part, je me reconnais dans beaucoup de ce que tu ecris, et comme j' ai trouve justement un labo ou les gens sont humains, me soutiennent et travaillent vraiment bien en equipe (si ca existe encore), je m' accroche a ce qui reste en esperant que je verrais des jours meilleurs. N' etant pas clinicienne, je n' ai de toutes facons pas d' alternative, a part devenir commerciale chez Biolabs, et ca c' est pas trop mon truc alors je fais de mon mieux pour rester, et moi aussi je commence a etre un peu vieille pour une precaire.
Pour les lecteurs, je vous invite comme Tilli a aller voir le site de SLR, et a difuser ces informations autour de vous. Il ne s' agit en aucun cas de propagande socialiste (SLR est apolitique), mais d' un constat alarmant, d' un dernier cri du CNRS, entre autre, avant de mourir pour de bon et de renvoyer la France au moyen age.
Aidez nous a sauvez la recherche.

cahuette a dit…

et bien tu sais quoi? mon lulu est tout pareil, cet ete , en Corse au lieu de se baigner , il a passe l'apres midi a observe une colonie de fourmis

pareil en rep dom. il avait adopte une fourmi qu'il avait appele " momonita "

il observait ce qu'elle mangeait , comment elle mangeait etc....

par contre on lui a offert le petit biologiste, il s'en fiche....

Tili a dit…

Cahuette il y a un truc génial à lui offrir, c'est une bonne grosse loupe !
Indémodable et utile toute sa vie...

cahuette a dit…

il en a 3 !!
il est toujours avec, on dirait le pr Tournesol !!!

Anonyme a dit…

salut Tili moi ce que je voudrais savoir si ce que l'on donne (60 km de marche pour vaincre le cancer du sein au profit de l'Hôpital général juif de Montréal. et autre forme de fondation)fait vraiment la différence dans la recherche? Est-ce que les fonds vont au bonne place? j'aimerais avoir le point de vue d'une chercheuse.

Grigri

Tili a dit…

Bonjour Grigri,
Eh bien, a priori je pense que oui, les fonds récoltés sont probablement reversés pour la recherche, cependant, ce sont souvent des associations qui font cela et donc, comme je ne fais pas partie de chacune des associations je ne sais pas comment sont leurs comptes.
Bises :-)

dieudeschats a dit…

Cet autosabotage court-termiste, c'est dingue. C'est au-delà de ma compréhension : comment peut-on être aussi con (pardon, noc !) pour associer de cette manière les mots recherche et rentabilité ?

lazouette a dit…

Tombée un peu par hasard (après un de vos commentaires sur le blog d'une amie), cela fait plus d'une heure que je vous lis... Moi aussi jeune maman, femme, scientifique et citoyenne pleine de doutes sur la société dans laquelle on vit (pour ne pas parler de celle vers laquelle on va...) Merci de vous exposer, de faire partager vos humeurs, mais surtout quel exemple de courage et de vie!! Je reviendrais souvent dans vos pages.

Tili a dit…

Bienvenue Lazouette :-)

la maman des poissons a dit…

Passée aussi un peu par hasard, après que vous soyez passée par chez moi. Et j'y retrouve même Lazouette ??
On en connait trop des jeunes chercheuses (et aussi des mecs, d'ailleurs, mais plus souvent les filles, allez comprendre ...) qui finissent commerciales ou conservatrices de musée ...

Tili a dit…

La Maman des poissons, bienvenue aussi. Nous avons pas mal de choses en commun, j'ai fait ma thèse sur un aspect du sujet qui vous (te?) préoccupe :-)