jeudi, février 17, 2011

Comprendre la démarche scientifique

Chers internautes. Aujourd'hui, j'ai eu envie de vous permettre de faire vous même une expérience de sociologie, de façon à partager avec vous quelques points qui font le fondement de la démarche scientifique.

J'ai pour cela choisi un exemple qui concerne (malheureusement) beaucoup de monde: comment mesurer une discrimination dans un groupe ?

Le problème, quand on veut faire une démonstration scientifiquement valable, c'est qu'il faut définir des critères objectifs. Il faut aussi que l'observateur ne soit pas la personne qui pense être l'objet de la discrimination. Il vaudrait même mieux que l'observateur ne soit pas un participant de la réunion.
Ces critères servent à éviter des biais.

Un exemple, volontairement simplifié: mesurer la discrimination sexuelle dans une réunion de personnes.

Nous devons chercher un "objet", un critère,  mesurable objectivement. Par exemple, le temps de parole.

Commencez par relever le nombre total de participants à la réunion et combien il y a de filles, combien il y a de garçons.

Comment faire ensuite, c'est simple, vous relevez discrètement dans une réunion de personnes (professionnelle, associatif, politique, autre. Vous pouvez même relever ça dans une émission de télévision…) le temps de parole de chacun en faisant un petit tableau comme ci dessous :

Critère objectif: temps de parole.
Noter le temps de parole (en minutes)des participants selon le tableau suivant:

    Hommes        Femmes

Y1    12 min
X1                     8 min
X2                     6 min
Y2    2 min       
Y1    3 min

Ne relevez pas le nom des personnes, mettez (X1, X2, X3 pour les femmes et Y1, Y2, Y3 etc. pour les hommes) vous devez impérativement respecter leur anonymat. Bien sûr, le résultat est pour vous seul, vous n'avez pas le droit d'en faire quelque chose de public sans avoir obtenu le consentement éclairé des participants (mais si vous demandez le consentement avant, vous aurez un biais monumental, évidemment).
Dans une vraie expérience scientifique, quand il s'agit de mesurer quelque chose chez des êtres humains, nous devons d'abord soumettre notre expérience à un comité d'éthique qui nous donne, ou non, le feu vert et nous ne pouvons pas exploiter les données recueillies sur les personnes sans avoir obtenu leur autorisation écrite sur ce que nous appelons un formulaire de consentement.

Quand une même personne reprends la parole plusieurs fois, par exemple la première personne dans notre tableau, Y1, si vous voulez en plus regarder les phénomènes de monopolisation de la parole re-notez Y1, sinon, notez juste que c'est une femme X, ou un homme qui à parlé Y, indépendamment de qui c'est et même si c'est 50 fois la même personne qui reprends la parole.

Si on avait de quoi mesurer le bruit, un autre critère intéressant serait de mesurer le bruit produit par l'assistance PENDANT qu'une personne parle, en fonction de son sexe, (pour voir le niveau d'écoute) mais bon, là on essaye juste de faire quelque chose de simple.

Après, vous faites la somme des temps de parole, en minute, de chacun des groupes (Somme des X et somme des Y) puis vous calculez la moyenne de chaque groupe (Somme / nombre de personnes dans le groupe)…

Si vous avez suffisamment de données, il y aura ensuite le moyen de faire un test pour comparer les moyennes de vos deux groupes pour voir si vos échantillons sont significativement différents ou non. Dans ce genre de cas, on va devoir d'abord vérifier que vos échantillons sont indépendants et que l'échantillonnage est suffisant pour se répartir autour d'une loi normale. Après on va faire, disons, le test de Student. Le mieux pour les profanes étant encore de rapatrier ses données sous excel et de faire le test dessus.

Bon, ok, je ne vous transforme pas en chercheurs d'un coup de baguette magique mais je vous permet d'aborder là la démarche scientifique, de commencer à comprendre le mode de fonctionnement. :-)

Bien sûr, j'ai choisit un critère de discrimination "facile" à observer (en général, le sexe, on l'identifie sans trop d'erreur) vous pouvez essayer avec un autre critère de discrimination qui vous intéresse (couleur de peau, origine, âge etc. etc.) mais dans ce cas vous devrez définir une échelle d'évaluation objective et vous cernez que ce n'est pas évident. Le critère sur lequel vous basez votre observation doit toujours être stable de façon à ce qu'il soit facilement REPRODUCTIBLE par un autre examinateur.
C'est une donnée importante de la recherche, une expérience doit toujours être reproductible par d'autres.
C'est pour cela que, pour faire une vraie recherche nous devons limiter au maximum les critères subjectifs.

Exemple des problèmes qui se posent pour établir un critère:
- Vous voulez qu'on regarde s'il y a une discrimination selon l'origine de la personne.
Problème, est ce que tous les examinateurs vont avoir la même perception de l'origine d'une personne, vont les classer de la même façon ? Ca n'est pas évident n'est ce pas ?

Autre exemple :
- On pourrait définir le critère de discrimination selon la couleur de peau de la personne. Mais vous verrez que ça aussi c'est très subjectif en fait. Par exemple il y a des personnes à la peau noire qui sont noirs foncés, d'autres très clairs, d'autres métisses avec une palette de couleur très large dans ce cas. Les américains mettent dans "noir" toutes les personnes métisses noir/blanc c'est une façon de faire qui limite ce problème mais que je n'apprécie pas. Cependant faire une catégorie "indéfinie" ou "métissage", cela serait subjectif aussi car ce qui paraitrait "indéfini" pour un examinateur pourrait être "défini" pour un autre…

Si vous avez compris ça, vous avez commencé à comprendre la démarche avec laquelle on raisonne scientifiquement, finalement, ça n'a rien d'inaccessible n'est-ce pas. :-D

PS. Plusieurs personnes m'ont gentiment fait remarqué que je parle finalement très très peu de ma profession. En fait, de mon côté, je trouve que la vulgarisation est un exercice très difficile. Mais si cela ne vous barbe pas, vous m'encouragez, peut être que je ferai des efforts :-)

9 commentaires:

christellemars a dit…

Moi en tout cas ça m'intéresse !
J'ai fait des études de psycho et je me demande toujours si je ne vais pas y retourner un jour :)

Zozosteo a dit…

Je trouve ça intéressant, j'ai tout compris, et ça m'a rappelé mes études, il y a un petit moment déjà, de psycho... motricité.

Loulou a dit…

Oui c'est intéressant ! Tu peux continuer ;) !

Plume a dit…

Sans compter que certains débatteront des heures sur la pertinence du choix du critère!
;^)

Ahhh le test de Student! Ca fait un bail!

Tili a dit…

Merci les filles, c'est très sympa de m'encourager :-D
...Et maintenant, qui se lance à faire l'expérience ? ;-)

Anonyme a dit…

Moi aussi je t'encourage... Et travaillant dans un monde de femmes j'adapterai bien la méthode au machisme féminin.

Si je prends un échantillon de femmes entre 30 et 45 ans, je propose les critères:
- mariée, divorcée, célibataire
Est-ce que c'est objectifs? Si oui je tente l'expérience !

Guilitti a dit…

super !!
continue !!! Je mets en favori cet article, pour le relire quand je préparerai le cours de stat : normalement il faut leur faire faire une enquête. notre but est de leur faire manipuler les %.. mais si en plus on peut les cultiver....

Tili a dit…

Anonyme, le critère de classification "mariée, divorcée, célibataire" ne peut être objectif que si tu as la PREUVE que chacun des participants connait le statut matrimonial des autres, dans ce cas, ça peut marcher :-)
Guilitti, no problémo, mais si c'est pour des djeunes on peut aussi essayer de trouver une petite expérience qui les intéresse eux :-)

Armand a dit…

Chère Tili,
Même avec ton exemple simple,il y a des interprétations possibles.
Les transgenres et certains êtres au sexe indéterminé (ou absent), sont-ils masculins ou féminins?
Dans un autre domaine, je me souviens d'une conversation avec un turc.
A la question de savoir s'il était "raciste", il me répondit que non. Je lui demandai alors s'il aimait les grecs. Mais non, il ne les aimait pas car il était turc!
Même question au sujet des arméniens... et même réponse, avec un peu d'agacement!
Ma conclusion personnelle est qu'il est très difficile d'effectuer des classement dans certaines sciences "non exactes" (médecine, art, sport...). Tiens, cela me fait penser à la logique floue ou à l'impossibilité de connaître avec exactitude la position d'une particule et sa vitesse de déplacement dont je t'ai déjà parlé (principe d'incertitude de Heisenberg)...
Amitiés